Un écrivain à Saint-Amandin

Marie-Hélène Lafon: un écrivain à Saint-Amandin

Marie-Hélène Lafon est née dans le Cantal. Elle a fait ses études primaires et secondaires d’abord à Saint Saturnin et ensuite à Saint-Flour. Après des études à la Sorbonne et l’agrégation de grammaire, elle enseigne en banlieue parisienne et à Paris.

Elle a obtenu le prix « Page des Libraires » pour son livre « L’Annonce » paru en 2009.

Sa destinée l’a amenée à quitter le Cantal, mais au travers de son œuvre et de cet entretien, nous ressentons combien sa terre l’a façonnée et combien elle lui reste attachée. Sa terre et ceux qui l’habitent. Sans que le mot n’ait jamais été prononcé, là est son patrimoine. Nous partageons ce même attachement.

Habitant Paris, Marie-Hélène Lafon a besoin de reprendre son souffle dans son « terrier des champs ». Et c’est à Saint-Amandin qu’elle a choisi d’élire son deuxième domicile.

Marie-Hélène Lafon adhère à l’association « Peiro d’orses ». Nous en sommes heureux. Nous la remercions de son amitié et de sa générosité.

Nouvelles et Romans
• Le soir du chien, Buchet Chastel, 2001/ Points Seuil 2003
• Liturgie, Buchet Chastel, 2002
• Sur la photo, Buchet Chastel, 2003/ Points Seuil 2005
• Mo, Buchet Chastel, 2005
• Organes, Buchet Chastel 2006
• La maison Santoire, Bleu autour, 2007
• Les derniers indiens, Buchet Chastel, 2008 / Folio 2009
• L'annonce, Buchet Chastel, 2009

Rédaction des textes de :
• Ma créature is wonderful de Bernard Molins, Filigranes éditions, 2004
• Cantal de Pierre Soissons, Quelque part sur terre, 2005
• L’air du temps de Béatrice Ropers, Husson, 2007

Entretien avec Marie-Hélène Lafon

Une enfance dense et singulière.

Marie-Hélène Lafon
© David Ignaszewski / Koboy.

PIERRE BUSSON : Nous savons de votre enfance que vous êtes née à Aurillac. Vous avez été en pension chez les sœurs à Saint-Flour. Avant d’entendre l’interview de Bernard Lehut, je n’avais pas beaucoup de renseignements sur votre enfance. Je crois savoir que vos parents étaient exploitants agricoles à Saint Saturnin… Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ?

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Mes parents sont toujours paysans. Cela, c’est très important. Le passage de l’imparfait au présent est très important. Mes parents sont paysans avec mon frère. Aujourd’hui, à l’heure où je vous parle, mon frère est certainement en train d’enrubanner du regain. Ensuite il ira traire, etc… Mon père et ma mère travaillent avec lui. Ils travaillent tous les trois à la ferme qui est à quinze kilomètres d’ici ou un peu plus.

Il y a deux registres. Il y a le registre du présent, parce que cela existe encore, ça continue. Et j’en suis d’une certaine manière proche, parce que, quoique que ne vivant pas ici, puisqu’il s’agit de mes parents et de mon frère il y a dans ma vie une actualité des travaux agricoles. Pour moi, par exemple, toutes les informations au sujet du prix du lait ont une acuité très particulière, parce que cela concerne très directement les moyens d’existence de mon frère. Il y a vraiment quelque chose qui est très ancré dans ma vie présentement. Cela c’est le registre du présent. Quant au registre du passé, le registre du souvenir et ce qu’il en est de l’enfance, je dirai que j’en garde globalement un sentiment d’enfance dense et singulière, les deux en même temps. Pourquoi singulière ? Parce que, très tôt, j’ai su que ce monde là, dans lequel je grandissais, je le quitterais, je n’y ferais pas ma vie, parce que nous étions trois enfants, un fils et deux filles. Il était évident que les filles iraient faire leur vie ailleurs. C’était tacite. En ce qui me concerne, puisque j’apprenais bien à l’école, comme on dit, il était évident que cet ailleurs passerait par l’école. Le pays d’enfance, les impressions d’enfance, le lieu d’enfance, très tôt j’ai senti et su que je les quitterais, que je ne garderais pas le plain-pied que j’avais avec lui. Pourquoi dense ? Parce que je suis nourrie, cousue, et tous mes livres le sont, d’impressions fortes et constamment réitérées, qui viennent de là. Et quand je parle d’impressions, c’est essentiellement dans le rapport au pays, à ce que j’appelle les choses vertes : à la rivière, au temps qu’il fait, aux odeurs de foin, de bouses, de celles que l’on dit bonnes, celles que l’on dit moins bonnes, aux travaux… Je suis très, très sensible à cela, au travail des gens. Cela va jusque dans des considérations concernant les bâtiments agricoles par exemple. Jamais vous ne m’entendrez vociférer, comme on le fait parfois quand on vient de la ville contre certains bâtiments agricoles contemporains qui ne sont objectivement pas beaux. Ils ne sont pas beaux ! Mais ils sont utiles. Les gens travaillent. Ce n’est pas un conservatoire des mœurs ici ! Ce n’est pas le musée de la Haute Auvergne ! C’est un endroit où les gens vivent, travaillent et essayent de continuer. Je suis extrêmement sensible à cette dimension là des choses.

Dans la lignée des migrants auvergnats

Paul, quarante-six ans, paysan à Fridières, Cantal, ne veut
pas finir seul.
Annette, trente-sept ans, vit à Bailleul dans le Nord avec
son fils. Elle n'a jamais eu de vrai métier. Elle a aimé
Didier, le père d'Eric, mais ça n'a servi à rien. Elle doit s'en
aller. Recommencer ailleurs. Elle répond à l'annonce que
Paul a passée.
Ce roman de Marie-Hélène Lafon raconte leur rencontre et
leur histoire. C'est une histoire d'amour.

PIERRE BUSSON : comment vivez-vous ce grand écart avec la région parisienne ?

MARIE-HÉLÈNE LAFON: D’une façon à la fois acrobatique et féconde. C’est mon mode de vie. Je vis à Paris depuis trente ans. J’ai vécu dix-huit ans ici. Et depuis trente ans à Paris. Cette tension d’existence entre les deux, finalement, entre les deux pays, ce que j’appelle les deux pays, m’est constitutive. C’est ma façon d’être, c’est ma respiration. Evidemment, le jour où nous parlons, nous sommes le vingt-huit août, je crois, et je m’en vais demain, là, effectivement, c’est un moment un peu délicat, un peu vertigineux, que ce moment de partir. Le moment de la partance. Main en même temps, on a rendez-vous avec le retour. Le pays d’ici, je le porte en moi tout le temps. Tout le temps. Il est présent tout le temps, à la fois sans nostalgie parce que je ne l’idéalise pas, mais aussi d’une façon très nourrissante. J’ai ce que l’on appelle, et je peux le dire même si le mot peut sonner d’une façon réactionnaire ou étroite, j’ai des racines. J’ai un lieu d’origine. Et cela fait source. Qui dit source, dit circulation, force, élan. Mon rapport à ce pays, je le vis dans ce registre là.

PIERRE BUSSON : je crois que c’est typiquement auvergnat. Beaucoup de gens ont été amenés à travailler ailleurs. Ils n’ont de cesse de revenir au pays et dès fois, à leur retraite de s’établir définitivement. J’ai rarement vécu un attachement aussi fort des gens à leur pays.

MARIE-HÉLÈNE LAFON: j’ai du mal à l’évaluer parce que je manque de points de comparaison à cet égard. Mais il y a un attachement très fort effectivement, qui est lié, en ce qui me concerne, à ce que j’ai su très tôt que j’en partirais. C’était d’autant plus aimé que l’on savait que cela allait être quitté.

PIERRE BUSSON : dans le fond, vous êtes dans la lignée des migrants auvergnats.

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Totalement. Et ce qui est étrange, et sur quoi je ne laisse pas de m’interroger, c’est que, dans ma famille, aussi bien du côté de mon père que du côté de ma mère, je suis la première à monter à Paris. Mon père avait une tante qui avait vécu une partie de sa vie à Saint Germain en Laye. Mais elle avait vécu auparavant longuement dans le Cantal. Elle y est revenue à la fin de sa vie. A cette exception près, absolument jamais personne n’avait migré. Et c’est curieux, c’est arrivé à ma génération, c'est-à-dire très tardivement dans l’histoire de la famille. Parce que, quand on regarde ici, moi je suis née en 1962, on voit que, pour les gens de ma génération, la migration s’est faite à la génération précédente, voire encore précédente, c'est-à-dire au niveau des grands-parents. C’est très net ici. Et en ce qui me concerne, je ne m’explique pas pourquoi tout le monde, dans ma famille, est resté dans ce que j’appelle le « pré carré » des origines. En l’occurrence, en ce qui concerne mes parents, mon père et ma mère, ce n’est pas exactement ici. C’est dans le pays bas, le Cantal du sud, c'est-à-dire près d’Aurillac. Mes parents sont originaires de Saint-Cernin près d’Aurillac. Toute leur famille s’y trouve : les oncles et tantes, les cousins, cousines sont vraiment là. Mes parents sont venus en 1962 dans le haut pays, à Saint-Saturnin, ou en 1963, je crois. C’était déjà par eux vécu comme un exil intérieur.

PIERRE BUSSON : C’est un pays de montagnes, plus difficile à vivre…

MARIE-HÉLÈNE LAFON:C’était l’autre côté du Lioran, avec des hivers plus âpres, des températures plus radicales, un isolement plus grand…

Terrier des villes, terrier des champs

PIERRE BUSSON : Vous avez choisi de vivre à Saint-Amandin. Pour vous, peut-on appeler cela une résidence secondaire ou non ? Et, dans le fond, pourquoi avez-vous choisi et comment avez-vous choisi votre maison.

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Cette maison procède d’un très long désir. Je vis à Paris depuis trente ans. J’avais dix-huit ans quand je suis partie. Je me suis toujours dit « un jour, j’aurai une maison à moi ici », ce que j’appelle un terrier des champs. Il y a le mot terre dans terrier. J’ai toujours voulu cela. Et en plus, quand je dis ça et ici, c’était très précis. Ici, cela voulait dire mille mètres d’altitude. Cela voulait dire les cantons de Condat, Riom, Murat, ou Allanche. Je n’eusse pas cherché ailleurs et je n’ai pas cherché ailleurs. Cela voulait exactement ça (M.L. LAFON montre sa maison dans laquelle nous nous trouvons), c'est-à-dire une ancienne maison de paysan : un corps de bâtiment unique ; étable, grange, maison d’habitation. Je ne voulais que cela. Je n’ai rien visité d’autre. Et je n’eusse rien acheté d’autre que cela. J’ai eu une chance incroyable parce que, quand j’ai commencé à chercher une maison, je l’ai trouvée très vite. J’ai rencontré celle-là comme on rencontre une personne. Et c’est une lune de miel qui ne finit pas.

PIERRE BUSSON : C’est un coup de foudre !

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Mais totalement. Totalement ! Et je l’ai dit, cette maison, j’ai longuement désiré l’avoir pendant vingt cinq ans. J’ai commencé à chercher, pour des raisons matérielles, seulement en 2005. Toussaint 2005… Depuis que j’y passe mes étés, et un peu plus même, j’y passe dix semaines par an ( je vais revenir à la question de la résidence secondaire), j’y passe mes étés et un peu plus, je dis que c’est mieux que la réalisation d’un rêve parce que, quand on caresse longuement un rêve, souvent, si on arrive à le réaliser, il y a une part déceptive. Il y a des choses qui sont quand même moins bien que ce dont on avait rêvé. Et bien, en ce qui me concerne, c’est mieux. Cette maison, l’endroit où elle se trouve, la grâce qu’elle a, …, répond au-delà de mes espérances à ce que j’attendais. C’est dire à quel point ce n’est pas une résidence secondaire. Administrativement, c’est une résidence secondaire. Evidemment.

PIERRE BUSSON : J’employais le mot un peu comme une provocation !

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Bien sûr ! C’est une résidence essentielle… Si vous voulez, il y a deux pôles dans ma vie personnelle et dans ma vie d’écriture, qui sont Paris et ici, et à égale force, même si je vis beaucoup plus longtemps à Paris que je ne vis ici pour d’évidentes raisons économiques en quelque sorte. Je travaille à Paris. Mais le mot secondaire, vous avez tout à fait raison de le poser comme une provocation.

PIERRE BUSSON : Quelle relation avez-vous avec votre maison ? Peut-on dire que vous avez deux « chez vous » ?

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Oui. J’ai deux terriers.

PIERRE BUSSON : Connaissez-vous l’histoire de cette maison ? Est-ce qu’elle a pris place dans un de vos livres, ou est-ce qu’elle prendra place un jour dans un de vos livres ?

MARIE-HÉLÈNE LAFON:J’ai deux terriers : terrier des villes et terrier des champs, comme on dit le rat des villes et le rat des champs. Ce que je sais de l’histoire de cette maison m’est venu par bribes. Ce que je sais de cette maison m’est venu d’abord par le couple qui me l’a vendue. Au moment de la passation, en quelque sorte, j’allais presque dire de pouvoirs, si tant est que c’est plutôt la maison qui a des pouvoirs sur moi que l’inverse, mais au moment de la passation donc, des choses m’ont été dites, des documents m’ont été donnés aussi par exemple. J’ai une recette. Ce que l’on appelait une recette, au sens paysan du terme. C'est-à-dire qu’au moment où la maison et les terres qui allaient avec, puisque la maison était une maison paysanne, active, dans laquelle il y avait des vaches dans l’étable juste derrière nous et du foin dans la grange, au moment donc où l’on passait d’un fermier à l’autre, on faisait ce que l’on appelait une recette pour établir exactement ce qui se trouvait en terme de biens, aussi bien de foin que de vaches ou autres, dans la maison. Par exemple, l’ancienne propriétaire m’a laissé une recette que j’ai. C’est un papier qui est là, manuscrit. Et par ailleurs j’ai eu la chance de rencontrer ici dans le hameau, qui vit maintenant à Saint-Amandin, Bernard Dussaillant. Et Bernard Dussaillant, enfant, a vécu ici. Il a vécu dans cette maison. Donc il a demandé à sa mère qui est âgée, mais qui est encore fort alerte, qui se trouve à Mauriac, il lui a demandé de lui décrire comment étaient agencées les pièces. C’est comme cela que j’ai su, par exemple, que dans cette maison, il y avait déjà deux pièces, ce qui n’était pas toujours le cas. Beaucoup de ces maisons paysannes avaient une pièce à vivre avec un cantou et des lits alcôves, et évidemment pas de fenêtre au nord. Ces fenêtres au nord, je sais très bien, sans même qu’on me l’ait raconté, qu’elles sont de seconde main. Et les chambres au dessus aussi. Les chambres sont dans la grange. Il y a avait des choses que je connaissais d’instinct parce que je connais ces bâtiments là, et d’autres qui m’ont été dites. Ce que m’a dit Bernard était très important. Une voisine m’a raconté quelque chose de très important aussi. A la place où vous vous tenez là, dans un lit dont j’imagine qu’il était disposé tête contre ce mur là, est morte la dernière personne qui ait vécu de façon continue dans cette maison, qui n’était pas encore une résidence secondaire. C’était un vieux monsieur qui vivait dans cette maison. Cette dame qui m’a raconté était enfant et se souvient qu’un jour, passant avec une voisine devant cette maison, un jour comme aujourd’hui, un jour de lumière comme aujourd’hui, c’était en juillet, elle se souvient qu’elle a vu, la voisine et elle ont vu, là, au bord de ce que l’on appelle, de ce que les gens appellent ici la vieille route, ont vu donc la faux que ce monsieur âgé était en train de piquer, posée là au bord de la vieille route, manifestement le travail avait été abandonné, et il y avait de la lumière à l’intérieur de la maison. La voisine qui était une dame un peu âgée a compris ce que cela signifiait. Elle a envoyé la fillette jouer chez elle. Elle est rentrée dans la maison. Et ce monsieur était là, mort dans son lit. Il avait senti certainement qu’il avait un malaise. Il était allé s’allonger sur son lit. Il y avait des signes qui montraient que quelque chose n’allait pas. Une voisine qui est d’ici m’a raconté cela. C’est très important pour moi.

PIERRE BUSSON : surtout le symbole de la faux…

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Bien entendu. Bien entendu. C’est d’une grande densité… Ce que je sais de la maison, ce sont des bribes comme cela. Vous voyez devant vous, au dessus de la cheminée, il y a le trou de l’ancien poêle qui est bouché avec un bouchon de liège. Evidemment que si je tenais absolument à répondre à certains critères esthétiques, un menuisier me referait parfaitement bien et merveilleusement une nouvelle planche et tout irait très bien. Il n’y aurait plus ce trou avec le bouchon de liège qui tombe parfois. Mais moi j’y tiens à ce trou.

PIERRE BUSSON : Il fait partie de l’histoire.

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Absolument. Et d’ailleurs la cuisinière ancienne qui avait été installée là, elle est derrière maintenant. Elle pèse trois tonnes. Elle est extrêmement belle. Elle est dans l’étable. Elle fait partie de l’histoire de la maison. L’odeur du foin là haut, du vieux foin, cela fait longtemps qu’il n’y a plus de foin, fait partie de l’histoire de la maison. Il y a aussi là haut, dans la grange, des montants d’anciennes carrioles, il y a des outils agricoles… Il y a une sorte de désordre comme cela. Je n’y touche pas. Voilà ce que je sais. J’ai conscience que c’est tout à fait lacunaire et parcellaire. Mais c’est mon histoire avec la maison.

En ce qui concerne la place de cette maison là dans mon travail d’écriture, elle a été cruciale dés le début. Le premier été que j’ai passé ici, c’était l’été 2006, est l’été de « L’Annonce », donc, le dernier roman que j’ai publié, a été écrit en grande partie ici. Notamment la scène, qui ne l’était pas à l’origine mais qui est devenue ce que l’on peut appeler la scène d’ouverture avec la nuit qui monte : « Annette regardait la nuit. Le nuit ne tombait pas », je l’ai écrite ici évidemment, parce que, quand vous vous mettez à cette place et que vous voyez cette fenêtre là, au moment où la nuit monte, c’est proprement sidérant. Je n’ai besoin et nécessité à être nulle part ailleurs dans le monde que là. C’est le nombril. Ce livre a été écrit en grande partie dans cette maison. Et je tiens que l’élan, on va dire peut-être moins douloureux de ce livre par rapport à mes livres précédents, c’est un livre plus ouvert, c’est un livre presque plus souriant, est en partie lié au fait que je l’ai commencé dans cette maison. J’en suis absolument certaine. D’ailleurs, on m’a souvent posé cette question. Les gens qui avaient lu mes précédents livres, partout en France, m’ont posé cette question. Et j’ai fourni comme élément de réponse la référence à cette maison. C’est absolument évident. La géographie intérieure de la maison qui est décrite dans « L’annonce » correspond à celle-ci, même si ce n’est pas de cette maison là qu’il s’agit, c'est-à-dire des pièces en bas, des pièces en haut, des pièces gagnées sur la grange. Une trappe qui passe de la grange à l’étable, c’est complètement cette structure de maison.

Le travail d’écriture

PIERRE BUSSON : Imaginez-vous écrire sur d’autres thèmes que celui du monde paysan dont vous êtes issue?

MARIE-HÉLÈNE LAFON: Il y a un double mouvement. Je sais que je n’en aurai jamais fini avec ce terreau là. C’est absolument évident. Mais une fois déjà dans « Mo », qui est une livre totalement citadin, il commence dans la banlieue d’Avignon et se termine à Marseille, et le personnage principal s’appelle « MO », c'est-à-dire Mohamed, Mohamed n’est pas d’ici comme son prénom l’indique, avec ce livre là donc j’ai déjà tenté une intrusion, une excursion, je ne sais pas comment appeler ça, loin du terreau des origines. C’est absolument évident que j’aurai à faire d’une façon ou d’une autre, c’est un peu le cas dans mon chantier actuel d’ailleurs, avec l’écriture de la ville, avec le monde citadin dans lequel je vis et qui est une mine de matériaux narratifs. C’est sûr que j’irai ailleurs dans l’écriture, mais ici, dans cet ici d’enfance et cet ici présent en 2010, il y a pléthore de sujets. Je ne cherche pas les sujets. Je les trouve. Ils poussent sur les arbres.

PIERRE BUSSON : Dans « Le soir du chien », vous parlez de La Bussinie. Je suis allé me promener dans ce lieu très isolé. Il n’y a que deux maisons perdues au milieu des estives. J’ai donc été surpris de le retrouver dans votre livre.

MARIE-HÉLÈNE LAFON: C’était un peu l’horizon ultime quand je vivais ici. Je marchais beaucoup. Je me promenais. Ce qui signalait une singularité parce que je me promenais seule alors que j’étais gamine. J’avais douze ans, treize ans, quatorze ans, je me promenais seule. Je marchais longuement seule, ou avec le chien, ou même les chiens. Seule c’était singulier, et les paysans ne se promènent pas. Ils ont autre chose à faire ou quand ils se reposent, ils se reposent vraiment, ils ne vont pas s’échiner à marcher. Je faisais ça. Et le lieu le plus éloigné où je pouvais aller en un dimanche après-midi, depuis Saint-Saturnin, à pied et en passant par les plateaux, là-haut, le bois de Combes, etc., c’était La Bussinie. J’allais à pied à La Bussinie et je revenais. Il fallait que ce soit la belle saison, sinon j’eusse été prise par la nuit. J’ai toujours chéri plus particulièrement la Bussinie, probablement parce que c’était l’horizon ultime et parce que j’aime cette vacuité des plateaux, ce côté insulaire de ce hameau. C’est presque rien, trois maisons, une poignée de maisons jetées contre le ciel. Il n’y a pas d’arbre. C’est la steppe. C’est un lieu qui m’a toujours frappée.

PIERRE BUSSON : Pendant votre travail d’écriture, quelles relations entretenez vous avec vos personnages ? Est-ce que vous vivez avec eux ? Parce que, dans le fond, ce travail d’écriture d’un livre, combien de temps dure-t-il ? Six mois, dix mois, un an ?

MARIE-HÉLÈNE LAFON : Oh non. Plus que cela. Entre le moment où j’ouvre un chantier, j’emploie ce mot, et le moment où je clos la chose et où il apparait que c’est un livre et que je le donne à mon éditrice, il se passe au minimum deux ans. Plutôt trois. Mais en général, il y a des chevauchements de chantiers. C'est-à-dire que quand un chantier entre en voie de futur achèvement, j’en ouvre d’autres, un autre. Parce que je rumine beaucoup. Je laisse poser beaucoup. Je reprends. J’attends. Il y a des temps de latence. Et puis aussi parce que j’ai un autre métier. Je suis toujours en tension, entre les deux pays et entre les deux métiers. C’est une tension féconde, dans l’ensemble.

Donc le rapport avec les personnages pendant le travail ? Les personnages sont des personnages. Je n’ai jamais pu dire, moi, des choses comme « mes personnages m’ont échappé ». Je ne sais pas ce cela veut dire. Ils ont une très forte présence parce que, quand je suis vraiment enfoncée dans un chantier, j’y pense tout le temps. Mais les personnages n’ont pas plus de force d’existence que les lieux, par exemple. Les lieux de mes livres sont au moins aussi importants que mes personnages. Les maisons sont aussi des personnages, dans tous mes livres. C’est toujours le même type de maison d’ailleurs, comme celle-ci ou celle dans laquelle j’ai vécu jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Il y a une très forte présence des choses aussi, à l’égal des personnages, pour moi.

PIERRE BUSSON : Vous faites souvent référence à Millet, Michon, Bergounioux. Qu’est-ce qui vous rapproche d’eux ?

MARIE-HÉLÈNE LAFON : En ce qui concerne Michon et Millet, mais Bergounioux aussi, d’abord et avant tout ce que j’appelle la passion du verbe. « Passion » d’ailleurs, on pourrait dire au sens christique du terme, c'est-à-dire au sens catholique du terme. La Passion du Christ, ce n’est pas une partie de plaisir.

PIERRE BUSSON : Souffrance ?

MARIE-HÉLÈNE LAFON : Souffrance infiniment jubilatoire pour moi. Je ne suis pas du tout, jamais, pour l’instant il faut le dire, dans la situation de dire « quelle souffrance, c’est d’écrire ». Ce n’est absolument pas pour moi une torture. C’est un moment de jubilation et de vertige liés, les deux sont totalement intriqués de façon indélébile. Ce que ces écrivains, les trois que vous venez de citer, m’ont révélé, quand j’ai commencé à les lire, assez tard à mon avis, c’est que, ce que je croyais très naïvement être l’apanage de « Grands Morts », Céline, Flaubert, n’était pas du tout l’apanage de « Grands Morts », mais continuait ici avec des vivants. Avec Michon, qui doit être né en 1948 je crois, avec Bergounioux qui doit être de 1947 et Millet qui est plus jeune encore. C'est-à-dire qu’il y avait des œuvres littéraires, parce que pour moi il n’y a pas de littérature sans langue, qu’il y avait des œuvres en train de se faire. Ca a été un choc pour moi de voir qu’il y avait des vivants en train de faire ça. Premièrement. Deuxièmement, les trois là, surtout Michon, Millet aussi d’une certaine manière, ces trois là travaillaient un matériau qui est le mien : matériau des origines, c'est-à-dire les origines, même s’ils ont, eux, une génération intermédiaire, mais des origines paysannes, les origines de ce que l’on appelle les « pays perdus », c‘est à dire cette France qui s’est vidée en 14-18, ça avait même commencé avant, cette France qui s’est retrouvée, d’une certaine manière, même si autre chose continue à s’y inventer, qui s’est retrouvée un peu exsangue après l’exode rural, ils viennent de là. Ils parlent de ces pays là : plateau de Millevaches chez Millet, la Creuse chez Michon… Et quand j’ai découvert que ça, ça existait, que des œuvres étaient en train de se faire à cet endroit là du monde, sociologiquement, géographiquement et surtout du point de vue de la langue, moi qui avais toujours eu envie d’écrire mais qui ne franchissais pas le pas, je me suis dit « il faut y aller ». Donc ils ont été absolument décisifs, tous les trois. Décisifs.

Commentaires (3)

1. bruno 02/01/2011

Que dire après la lecture de ce témoignage? juste que j'ai très envie de m'installer dans ce village...
Bruno

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